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Description

Lettre d'André Breton à Simone Kahn, datée du 26 janvier 1925.

 

Transcription

Le 26 janvier 1925

Ma petite Simone n’est pas trop à plaindre à ce que je vois. Je suis tout heureux de ta lettre qui se faisait attendre et que je n’ai reçue que ce soir. La description de Megève est assez sinistre : c’est moi qui me serais laissé démoraliser ! Ne regrettes-­tu pas un peu d’être partie, je le crains bien un peu, à cause du caractère obligatoire de ce départ mais l’humeur de mon chéri, qui ne connaît pas cette humeur ignore comment peut s’allier à la compréhension parfaite de la vie la plus étonnante légèreté de cœur. Devant elle je me fais l’effet d’un ours blanc devant la plus fine aiguille d’un glacier.

Je suis seul ce soir : Aragon a bu trop de champagne à midi, la famille Éluard fait la queue au concert Mayol ou ailleurs. Hier soir, de 8 h 1/2 à minuit, j’étais en compagnie d’Artaud, de Tual, de Péret et d’Aragon dans un nouveau café des boulevards. Tual était merveilleux ; ses discours, dépourvus de lyrisme conventionnel, ont suffi à m’occuper tout ce temps. Il est difficile d’en donner idée ; il ne semble pas qu’aucun sujet lui soit interdit et chaque sujet l’inspire d’une façon brillante et toute naturelle. Aucune déclamation, aucun apprêt, aucune longueur, pas la moindre envie apparente de se rendre plus intéressant qu’il n’est. C’est un grand plaisir de l’écouter seulement et il n’a pas l’air de beaucoup s’en douter.

Jusqu’ici l’activité d’Artaud a fait merveille  : il propose et il dispose avec tout le tact et l’intelligence possibles. Par ses soins la Centrale est désormais « un lieu clos, dont il faut que le monde sache seulement qu’il existe ». Un comité composé d’Aragon, d’Artaud, de Leiris, de Naville et de moi décide en grande partie de ce qui doit se passer. Artaud a résolu tout d’abord de donner à notre activité intérieure ces deux buts  : 1° la fixation au fur et à mesure qu’elles sont émises, fixation par écrit et défense, de toutes les idées surréalistes viables. 2° la constitution d’un dossier très important de notes relatives à tous les ouvrages ayant paru jusqu’à ce jour et dans la composition desquels il entre trace de merveilleux (type : ma note sur Le Moine dans le manifeste). Ce travail pourra donner lieu plus tard à la publication d’un glossaire complet du merveilleux. – À notre activité extérieure, Artaud demande encore mieux : que nous rédigions des adresses au Pape, au Dalaï-­Lama du Tibet, aux recteurs de toutes les universités d’Europe et d’Asie, et parmi ces derniers particulièrement aux recteurs des universités d’Égypte, « actuellement emmerdés par les Anglais », aux directeurs de tous les asiles d’aliénés du département de la Seine, à l’archevêque de Paris, aux directeurs de grandes revues tels que Massis, Doumic , Rivière, etc., pour inviter ceux-­ci à se prononcer nettement sur notre action internationale, aux critiques littéraires, picturaux, philosophiques, théologiques, pour leur signifier que nous ne les tiendrons au courant de cette action que dans la mesure où ils se seront prononcés en faveur du merveilleux, et au cas où ils y seraient hostiles, les invitant « à rentrer dans leur trou », etc.

Dès aujourd’hui nous avons adressé le télégramme suivant :

« Daladier Société des Nations Genève

La Révolution surréaliste émue votre odieuse activité Conférence Opium vous rappelle à l’ordre de l’Esprit.

Pour la Centrale surréaliste :

Aragon Artaud Breton Naville. »

et nous allons en faire tenir la copie à Herriot.

D’autre part Crevel quitte Les Nouvelles littéraires et passe sans doute à la direction de la Revue des arts asiatiques, en remplacement de Fels.

Demain nouvelle réunion générale chez Certà.

Dis-­moi, ma chère petite Simone, ce que tu penses et ce que pense Morise de tout ceci.

Que te dirai-­je d’autre concernant mes faits et gestes ? Ah oui, figure-­toi qu’hier soir rue Fontaine, en rentrant avec Artaud, Aragon et Tual, un type d’une quarantaine d’années qui passait avec une femme ayant bousculé Artaud, je l’ai injurié assez fort pour qu’il revienne sur ses pas et me décoche un grand coup de poing dans l’œil. Il a reçu aussitôt ma canne en plein visage et à toute volée, cassant son lorgnon et le marquant, j’espère, pour quelques jours. Je n’en ai pas gardé une trop mauvaise idée de moi. Quant à mon œil, que je m’attendais à voir tout meurtri, il n’a pas été du tout abîmé. Artaud était incroyablement confus et ne pouvait plus se séparer de moi, tant il avait de remords.

C’est tout. Le déjeuner chez Madame Meyer sans rien de particulier (Aragon, Baron, Deharme, la petite fille et un peu plus tard Madame Jeantieu). Aragon s’est livré à ses petites plaisanteries habituelles, du goût excellent que tu sais. L’une d’elles a été relevée assez vivement. Madame Meyer toujours aussi charmante.

Voilà, mon tout petit, ce que j’avais à vous dire ce soir où l’on me laisse tranquille avec vous, pour une fois que vous n’êtes pas là.

Faites bien vos piqûres. Et cette température que déjà on ne m’envoie pas !

Je vous embrasse dans le cou, à condition que vous vouliez bien vous laisser surprendre la première fois. Mon chéri.

André

 

Bibliography

André Breton, Lettres à Simone Kahn, ed. Jean-Michel Goutier, coll. « Blanche », Gallimard, Paris, 2016, p. 224-227.

Librairie Gallimard

Creation date26/01/1925
Postmarked date28/01/1925
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LanguagesFrench
Copyright© Successions André Breton, Simone Kahn et éditions Gallimard
Reference0123458
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CategoriesCorrespondence, Letters from André Breton
Set[Correspondance] Lettres à Simone Kahn, [Revue] La Révolution surréaliste, 3
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